Les Deux Amis
Deux vrais amis vivaient au Monomotapa
L'un ne possédait rien qui n'appartînt à l'autre.
Les amis de ce pays-là
Valent bien, dit-on, ceux du nôtre.
Une nuit que chacun s'occupait au sommeil,
Et mettait à profit l'absence du soleil,
Un de nos deux Amis sort du lit en alarme.
Il court chez son intime, éveille les valets:
Morphée avait touché le seuil de ce palais.
L'Ami couché s'étonne, il prend sa bourse, il s'arme,
Vient trouver l'autre, et dit: "Il vous arrive peu
De courir quand on dort; vous me paraissiez homme
A mieux user du temps destiné pour le somme:
N'auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu?
[...]
Non, dit l'ami, ce n'est ni l'un ni l'autre point:
Je vous rend grâce de ce zèle
Vous m'êtes en dormant un peu triste apparu;
J'ai craint qu'il ne fut vrai, je suis vite accouru.
Ce maudit songe en est la cause."
Qui d'eux aimait le mieux? Que t'en semble, lecteur ?
Cette difficulté vaut bien qu'on la propose.
Qu'un ami véritable est une douce chose.
Il cherche vos besoins au fond de votre coeur;
Il vous épargne la pudeur
De les lui découvrir vous-même.
Un songe, un rien, tout lui fait peur
Quand il s'agit de ce qu'il aime.
La Fontaine...